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Salut les petits lecteurs!

C'est dimanche et c'est l'heure de découvrir une nouvelle - écrite hier - destinée à participer à un concours dont le thème est "Il n'y a pas de hasard. Il n’y a que des rendez-vous": citation attribuée à Paul Eluard... Bref! J'ai bien, bien transpiré du cerveau parce que franchement un thème comme ça ce n’est pas de la tarte... Vous me direz ce que vous en pensez ;)  Ca parle du lycée, et de l'internat... Et si les couloirs d'internats étaient tous comme dans Matrix ce serait bien plus cool.... 

La suite du Chevalier sera bientôt en ligne !

Bonne lecture ! 

PS: Et vous êtes plus de 500 maintenant à me lire et ça me fait drôlement plaisir, alors je vous adresse mes drôles de remerciements avec pleins de drôles de bisous. J'espère qu'au moins une personne sur ce demi-millier a pris son pied grâce à la lecture ou que ça en a encouragé une autre à écrire... Si c'est le cas, ce blog est une réussite pour moi - ce dont je doutais fortement lors de sa création -. 

 

L'ORIENTATION

 

"Etre ici ou être là : ça n’avait aucune importance. Plus rien  ne comptait depuis que j’étais arrivé dans ce lycée. Ma mère m’avait dit qu’elle « ne savait plus quoi faire », que « ça m’aiderait à trouver ma voie ». Bon. Je suis là maintenant. Mes trois derniers lycées étaient bien plus glauques c’est vrai. L’un était spécialisé dans la vente de drogues derrière le gymnase, l’autre dans l’« hyperlaxisme » et le dernier dans l’aristocratie parisienne. Tout cela ne m’intéressait pas. D’ailleurs, on m’a souvent demandé ce qui m’intéressait.

« -Tu aimes quoi ? Le sport ? Le foot ?

-Pas vraiment.

-Les jeux-vidéos ? Le cinéma ?

-J’en sais rien

-La lecture ? L’art ?

-Mouais »

Mon dernier entretien avec ma conseillère « d’orientation ». Elle n’oriente pas. Elle te pose des questions pour que tu trouves tout seul, toi, gamin de 17 ans, un avenir qui te plaît au milieu de plus de 7 milliards d’êtres humains. Tellement d’humains que parfois, j’ai l’impression qu’ils influeront d’avantage sur mon destin que je ne pourrais jamais le faire. Combien ont commencé charpentier et, en rencontrant un nouveau voisin ont terminé assistant dentaire ? Combien ont commencé avocat et, en cherchant à monter dans leur parti local ce sont rendu compte que la politique avait plus de ramifications que commis d’office ? Combien ont voulu être écrivain et sont ingénieur pour des compagnies qui participent ou financent de près ou de loin des conflits meurtriers ? Combien de personnes sur Terre ce sont déjà posées ces questions ? S’il n’y a pas de hasard, je rencontrerais une de ces personnes. Une qui me ressemble. Pour l’instant, je suis dans un lycée pour élève en « remédiation ». 

L’internat. C’est immense, blanc et ça sent, à tour de rôle : l’eau de javel, la chaussette sale et les excréments. La femme de ménage passe le matin, évidemment. Il y a la chambre de Simon, à côté, qui, apparemment, déroge à la règle : il fait sécher ses saucissons au-dessus du lit de son camarade de chambre. Simon ramène des saucissons fermiers du Vaucluse, à chaque rentrée scolaire il les revend au lycée. Il ne supporte pas l’odeur par contre. Il m’a dit « j’ai quitté la ferme de mes parents ce n’est pas pour la retrouver dans mon lit ». Soit. En tout cas, les saucissons ne sont pas mauvais et masquent les autres odeurs. Dans ma chambre, nous ne sommes que deux. Celui qui « habite » en face n’est pas très bavard. Petit, pâle avec des lunettes et un manteau long et beaucoup trop grand, il me dérange un peu. Certains disent qu’il aurait frappé un professeur. D’autres disent que c’est un fils caché d’un membre du gouvernement. En tout cas, il n’a pas voulu goûter au saucisson de Simon. Il me convient. Un mois que nous sommes « colocs » et un mois qu’il est silencieux et qu’il range ses affaires toujours de la même façon : la brosse à dent dans l’étui du savon, le savon dans la trousse de toilettes, la trousse de toilettes dans le faux plafond de la chambre… Je ne comprends pas et je m’y suis habitué. Ça n’a pas non plus l’air de le déranger que je le dévisage pendant des minutes entières en me demandant à quoi il pense. Il est étrange mais ne dérange personne. Il s’appelle Aukera. Soit. Simon, Aukera et moi, on mange souvent ensemble. La nourriture est passable et l’eau a le goût de javel mais on accompagne le tout d’un peu de saucisson et ça passe.

Les vacances de la Toussaint terminées je suis retourné là-bas. Simon m’a accueilli avec un panier de charcuterie et on est allé boire une bière. Simon était en train de me raconter comment sa mère faisait pour enlever l’odeur de la porcherie sur ses chemisiers quand une femme entre dans le café. 1m68, la cinquantaine, les cheveux bouclés, environ 58 kilos, et une bague en or surplombée d’une énorme émeraude. Elle me regarde avec insistance, s’approche et me demande un clope. Je n’ai pas beaucoup de qualités, mais je suis très observateur. Elle souffle sa première taffe par le nez et me demande si je suis le « compagnon du basque ». A la première seconde, je n’ai rien compris. A la deuxième seconde, je me suis rappelé qu’Aukera avait une croix basque rouge sur son agenda. Je lui ai répondu « oui ».

« - A quelle heure arrive-t-il ce soir ?

-J’en sais rien. Demandez-lui. D’abord, vous êtes qui ? »

Je ne le balançais pas à la CPE quand il rentrait le soir tout seul de ses « balades », ce n’était pas pour le balançait à une parfaite étrangère. Simon s’est levé, du haut de son mètre 90 il proposa un saucisson à la dame, qui ne le regarda même pas. Vexé, il se rassit.

« -Alors ? Jeune homme ?

-Pas de nom, pas d’information ».

Elle écrasa son clope et partit. Elle n’avait pas l’air satisfaite. Elle montait dans une énorme limousine blanche aux vitres teintées. Simon m’a dit que j’avais « peut-être fait une boulette ». On a couru au lycée pour voir si Aukera était arrivé. Pas encore. Il n’avait pas de portable en plus. On l’a attendu dans nos chambres. Il n’est pas venu. Soit. La rentrée n’est que demain matin, il sera peut-être là. Simon voulait manger végétarien « pour voir ce que ça fait » et on est allé en ville. On a fini dans notre café habituel. Moi, avec une entrecôte et lui avec un truc  qui ressemblait vaguement à de la daube. Pauvre Simon, sa famille lui manque.

Toujours aucune trace d’Aukera. Je commençais à m’inquiéter. Aukera et moi on ne s’était jamais adressé la parole mais je crois qu’il m’appréciait pour ça. Je respectais son silence et ses étranges habitudes.

A part une fois, je lui ai posé une question. Il sortait tous les mardis à 22H30 et revenait exactement 54 minutes plus tard. Plusieurs fois, j’ai surveillé ses allers et retours et, à chaque fois il ne s’absente que 54 minutes. Un soir, il avait 3 minutes de retard. Je l’entendais pousser la porte de la chambre avec empressement et tout essoufflé. J’allumais la lumière : du sang partout sur sa chemise.

« -Qu’est-ce que c’est sur ta chemise ? »

Il ne me répondait pas. Il s’est couché en mettant sa chemise dans le faux plafond de la chambre.

Le lendemain, pendant le cours de maths renforcées que suivait Aukera, j’ai touché la chemise et j’ai senti des petites croutes de sang coagulé entre mes doigts. Ça sentait très fort. Comme une odeur de fumier. J’ai appelé Simon, il a senti et m’a affirmé que ça sentait le mouton. Son père essaie d’inventer le boudin noir à base de mouton, donc, il en était « méga certain ». Impossible qu’Aukera ait renversé un mouton en marchant. On est dans une petit ville, entourée d’un bois et de fermes, peut-être qu’il a glissé dans une mare de sang d’un mouton fraichement tué par un renard… C’est assez gros comme explication, mais je n’allais pas avoir de réponse, de toute façon. Je ne pense pas non plus qu’Aukera tue des moutons. Sa maigreur ne lui permettrait pas un acte de force comme celui-ci. Non, c’est impossible, Aukera est trop fragile, trop pâle pour ça. Après cet épisode tout a repris son cours. Simon et moi, on pensait qu’il avait une copine et que c’est elle qu’il allait voir. Une fois, j’ai trouvé une capote sous son lit. Lui qui est si méticuleux. On ne se laisse distraire que par l’amour. C’est ma mère qui dit ça. C’est sans doute vrai, jusqu’à preuve du contraire.

Aukera n’était toujours pas là. Il est enfin revenu le lundi suivant. Simon et moi, on a voulu en avoir le cœur net. On allait le suivre lors de sa « ballade » le lendemain soir. On avait tout mis au point : stylo plume pour se défendre, batterie de portable pleine en cas d’urgence et manteau noir pour ne pas se faire repérer.

22H30 : Aukera s’en va. On attend 2 minutes et on se met à le suivre. Il sort par la porte du réfectoire qui donne sur le parking. Il marche la tête basse. Il connait le chemin par cœur. Ça se voit. Il a l’air pressé d’arriver, impatient même. Sa démarche a presque un côté « joyeux » que je ne lui avais jamais vu avant. Il me faisait penser à ce gars dans ce film qui a un titre bizarre. Ah c’est quoi déjà ? La machine orange ? L’orange machine ? Orange mécanique ? Ah oui c’est ça ! Je n’avais vu que le début mais c’était assez pour voir que ce gars était étrange. Soit. On a marché pendant 16 minutes. Simon et moi, arrivés dans la forêt, on était totalement pommés. Simon a décidé de rebrousser chemin, il en avait marre et avait un DS d’histoire demain. « Ca va bien maintenant ! » et il est parti. Bon. Je vais devoir essayer de retrouver Aukera, seul. J’ai continué à avancer en me faisant le plus discret possible. Je descends dans un petit fossé pour le traverser quand j’entends une voix derrière moi :

« -A cause de toi, j’ai perdu 4 minutes.

-Aukera ? C’est toi ?

-4 minutes et 13 secondes.

-Désolé mec, avec Simon on voulait juste te faire une blague… Elle n’est pas là ta copine ?

-4 minutes et 46 secondes. »

A cet instant, je me suis dit que, finalement, c’était vachement important l’endroit où j’étais. Pour une fois dans ma vie, ça comptait. J’étais ici. Tous les lieux vides et inutiles que j’avais traversés m’avaient amené ici. Le point culminant de toute mon existence. Le fossé le plus important de toute la Terre. Les phares blancs d’une limousine m’ont aveuglé. La femme à l’émeraude sortait doucement de la voiture en disant à Aukera de se calmer, que ça arrive dans la vie réelle ; que parfois certains humains sont curieux et qu’il ne faut pas leur en tenir rigueur ; qu’il doit être clément et bienveillant. Soit. J’ai commencé à avoir peur. Pour une fois. Jamais quoique ce soit ne m’avait fait monter un sentiment. Maintenant, j’avais peur. Je suis resté intact de tout, pour ressentir cette peur, cette étrange insécurité, dans ce fossé à 22H59 le mardi 12 novembre 2014. C’était beau. Si ma conseillère d’orientation était là, je lui dirais que je veux un métier où on ressent toujours tout de cette manière : intensément. La dame à l’émeraude s’est approchée et a crié.

Je ne sais pas comment c’était arrivé, mais la main d’Aukera tenait sa brosse à dents, qui elle-même était plantée dans mon aorte ou ma jugulaire, je ne sais plus. Aukera me disait que je lui avais fait perdre plus de 5 minutes ; qu’il devra achever le mouton plus vite maintenant avant de retourner à l’internat. Je me suis effondré. Je me vidais de mon sang et je savourais chacune de ces sensations. Mes muscles se rétractaient, mon cœur ralentissait, j’avais le souffle court et j’entendais la dame à l’émeraude gronder son fils : « Je te rappelle que ton père te fait une fleur en te permettant une sortie le mardi soir. On ne peut pas être ministre et avoir un fils psychopathe, et pourtant il s’occupe bien de toi, non ? Alors pourquoi as-tu fais ça ? Pourquoi ne veux- tu pas simplement obéir à ton père ? »

Cette capote, ces cours de maths renforcées, ces quelques sourires en coin… Tout ceci n’avait fait que m’induire en erreur. Ces éléments auraient dû me détourner de ce fossé, qui m’attendait, qui allait enfin m’offrir cette ultime sensation de s’enfoncer dans la terre dans une dernière expiration.

FIN