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Parce qu'il paraît que tout tourne autour de ça. Et parce qu'un concours a donné comme thème "En parallèle". Pas facile non plus... J'espère que ça va vous plaire :D

Bonne lecture les petits loups ! 

 

 

PRESENCE

 

C’est la salade de fruit qui me manque le plus, je crois. Il me coupait des fruits du marché dans un petit récipient en verre, avec un peu de jus de pomme, de la menthe et il me l’apportait au lit. Les arômes se diluaient dans ma bouche et je le sentais m’aimer. Evidemment, maintenant, il n’en fait plus de la salade de fruit. Ses journées sont tristes, je dirais même, elles sont moches ; laides à hurler. Il a perdu son travail juste après, alors il dort jusqu’à midi. Je ne l’ai pas vu se laver depuis au moins quatre jours, et la vaisselle et le linge sales qui trainent, n’en parlons pas. Il « me fait triste » comme on dit. Il voit un ou deux copains en journée, c’est tout. Soit ils viennent, soit c’est lui qui part. Avant de sortir, il met toujours l’écharpe que je lui ai offerte. Il m’a toujours fait rire. Il se met devant le miroir à droite de la porte d’entrée, se regarde en rêvassant, se triture les cernes sous ses yeux verts et fait un tour de cou avec son écharpe verte. Elle est vieille maintenant, mais je ne peux pas lui dire de toute façon. Ca le vexerait. « Change la cette écharpe. Elle perd ses fils et sa couleur. » Il me répondrait que ce n’est pas parce qu’une chose est vieille ou abimée qu’on arrête de l’aimer.

Il était du genre à aimer les âmes. Il ne s’arrêtait pas aux vêtements, ou à la taille de votre poitrine. Il était du genre à aimer l’expression des yeux et le mouvement des cheveux. Un romantique. Un vrai de vrai. Un qui va vous cueillir des fleurs tous les jours. En vous les donnant, il vous dira que vous êtes aussi délicieuse que l’éclat de cette fleur est puissant. Le genre de gars qu’on ne rencontre qu’une demi-fois dans sa vie. Soit on ne fait que passer à côté, soit il est à une autre. Moi, j’ai eu de la chance. C’est lui qui a failli passer à côté de moi.

Il ne me voyait pas, le bar était plein et je n’arrivais pas à avoir mon verre de punch. Une soirée spéciale pour un « graffeur » qui exposait des photos de ses œuvres. Des lettres grossières, ratatinées entre elles, sur des murs de la ville. On n’arrivait même pas à lire la première lettre. A quoi sert d’écrire des mots qu’on ne peut pas déchiffrer ? Je vous le demande. Deux comptoirs parallèles, nous étions face à face. Je le voyais. Un coup d’œil. Il m’a vu aussi. Il prend son verre, sort dehors, entre une nouvelle fois et me fixe. Comme s’il n’était pas certain de m’avoir aperçue, comme si j’étais un mirage, ses yeux se retournaient vers moi à chaque minute. Non, il ne rêvait pas, moi aussi je le fixais. Moi aussi, j’avais vu ses yeux. Je sentais tout mon corps aller vers lui. Finalement, dehors, dans un brouhaha de fumées et de rires, il m’a souri et m’a donné « du feu ». On a discuté, longtemps. 3H00. Il ne restait plus que nous et l’humidité. Je n’avais même plus honte de mes cheveux gonflés et de mes cernes. La lumière du réverbère marquait la seule séparation physique qu’il y avait entre nous : de l’air, quelques atomes, quelques molécules. Rien que ça. Il me suffisait de tendre la main, de pousser ses atomes à la force d’une phalange pour toucher sa chemise noire. Un faux vide. Ce n’était que ça. Face à face, séparés par une étrange force transparente, je me demandais quand il allait le faire. Faire un mouvement, faire bouger les atomes et briser le vide. Parallèle, je me suis approchée et j’ai collé ma paume droite sur sa paume gauche ; bien à plat, posée, suspendue dans le vide. J’ai senti. J’ai frissonnée. Mes cheveux se sont dressés sur ma tête. J’avais cassé le vide.

Impossible de pénétrer dans le corps de l’autre. Corps parallèles, on s’obstine à frotter la nudité de l’un contre celle de l’autre. Une géométrie des corps qui donne l’illusion de ne faire qu’un. On voudrait croire qu’on peut rentrer dans l’autre, le pénétrer. Ne plus être simplement face à face mais bel et bien au-delà. Le transpercer, le dépasser, le traverser même. On reste toujours coincé dans cette enveloppe hermétique à ne pas pouvoir être dedans l’autre. Le sexe : une géométrie de la solitude.

Nous étions des aimants. Nos surfaces toujours en contact sans jamais se briser. Trois ou peut-être quatre années se sont écoulées depuis cette première nuit. Cela fait bien plus longtemps qu’il est triste : peut-être six ou sept ans. Pour nos anniversaires on allait à la mer. On aimait bien la sentir nous envelopper, surtout la nuit. La canicule rendait ces bains nocturnes apaisants. Les peaux en feux se rafraichissaient et se rapprochaient doucement. L’eau était entre nous mais ne  nous empêchait pas de nous sentir. L’élément de la souplesse et des épousailles. L’eau se fond sur les corps tout en les accrochant. Dans ses bras de romantique, j’arrivais presque à croire Platon : j’attendais impatiemment le moment où nous allions redevenir les deux moitiés d’un même être. Ce moment n’est jamais venu. Après le bain, nous rentrions dans notre tente où nous dormions bien face à face, bien côte-à-côte. Les paupières de chacun devenaient le reflet des autres. Le sommeil nous prenait au même instant et nous rapportait ensemble au petit matin.

Maintenant, il s’endort seul, tous les soirs. Il se couche à sa place dans le lit, il se tourne de mon côté et remue les lèvres pendant des heures.

La veille, il m’avait murmuré qu’il pouvait « mourir tout de suite », qu’il avait connu « un bonheur impeccable » grâce à moi. Le matin, je lui ai caressé les cheveux, je l’ai embrassé et j’ai passé la porte. J’ai dévalé les escaliers. Je suis sortie de l’immeuble. Regard à droite. Regard à gauche. Je traverse. J’aurai du regarder encore une fois à droite. Un bus est arrivé. Perpendiculaire à mon corps allongé sur le sol.

Me voilà, depuis ce jour, coincé dans cet appartement. Dans un monde parallèle.  Je suis toujours à côté de lui sans qu’il me sente. Maintenant, je peux dire que je le traverse. Je me couche sur lui la nuit et j’imagine que je suis en lui, au chaud.

 

FIN